Brèves
Françoise Nyssen ministre de la Culture
mercredi 17 mai
Le festival se réjouit de la nomination de Françoise Nyssen. Une bonne nouvelle pour la Culture...
 
Le nouveau site du festival
mardi 21 mars

http://www.arte-mare.corsica

Vite ! Visitez le nouveau site du festival, plus rock and roll !

 
Dîners étoilés
samedi 1er octobre

Les rendez-vous gastronomiques d’are Mare (19h30, 20h, 20h 30) Amuse-bouche, plat, dessert, verre de vin 30€.

Réservations au 07 87 76 56 86

 
Les mauvais sujets
samedi 7 mai

PRIX DU LIVRE CORSE.


1768. Bastia retient son souffle. La cité marchande s’est lassée du parfum de la poudre et du bruit des canons. La guerre contrarie le commerce. Un récit mené tambour battant au rythme des aventures militaires et galantes de jeunes gens entraînés par l’accélération de l’histoire. Le deuxième roman de Michèle Corrotti et Philippe Peretti après Petite Italie. Editions Alain Piazzola. Couverture Edith Guidoni.

 
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lundi 28 septembre
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Interview du Docteur Richard Rechtman
Une interview de Maud Le Quillec et Laëtitia Dandrau dans le cadre du partenariat entre l’IRA de Bastia et Arte Mare.
vendredi 27 avril 2012
Le 25 avril 2012, l’IRA accueille dans ses locaux le conférencier Richard Rechtman, psychiatre et directeur d’études à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Son intervention s’inscrit dans le programme du premier volet du festival Histoire(s) en Mai, autour du thème des cicatrices mémorielles et du maître mot "Tourner la page"...

Notre intervenant, son oeuvre...

Quel a été votre parcours ?

J’ai étudié simultanément la médecine et l’anthropologie, je pensais me spécialiser sur le Maghreb ou l’Afrique. Néanmoins, comme j’ai commencé l’internat de psychiatrie dans le treizième arrondissement de Paris, j’ai découvert dès 1988 la communauté cambodgienne et je ne l’ai pas quittée. J’ai ensuite approfondi ce tropisme par l’apprentissage de la langue khmère. La création d’une consultation au sein du dispensaire de psychiatrie dans le treizième pour les cambodgiens m’est apparue comme une nécessité, et comme un lieu d’échange.

Je conserve des liens très forts avec cette communauté, me suis lié d’amitié avec Rithy Panh, réalisateur du film Bophana projeté à l’IRA ce mardi. Je fais partie du Conseil d’administration de Bophana (du même nom que le film), un centre de ressources documentaires créé à l’initiative de Rithy Panh à Phnom Penh en 2006. Bophana est un centre de ressources sur la période khmère rouge, en même temps qu’un centre de formation audio visuelle et un lieu de patrimoine et de conservation des archives.

Que signifie pour vous le festival Histoire(s) en Mai de Bastia ?

C’est avec beaucoup de plaisir que j’ai accepté de participer aux manifestations d’Arte et Mare. Il y a d’abord mon attachement à la Corse et tout particulièrement à la ville de Bastia où je viens plusieurs fois par an depuis plus de 25 ans et où j’aime me plonger dans la vie culturelle. Il y a ensuite mon intérêt intellectuel pour l’approche que ces journées développent. Et il y a enfin, le thème de cette année qui croise en de nombreux points mes propres recherches.

Que vous inspire justement le thème de cette année : "Tourner la page" ?

Le thème "tourner la page" pose de nombreuses questions. Trop souvent on le rattache à l’idée d’oubli ou de pardon, voire d’abandon. Pour ma part, j’ai plutôt tendance à lui réserver une perspective dynamique, pour ne pas dire combative. Car si dans son acception commune, il indique une sorte de volonté d’oubli pour, par exemple, passer à autre chose, je retiens surtout qu’il n’y a d’oubli que de ce qui se sait. C’est donc d’abord la mémoire, la reconnaissance, l’explication qui comptent. Il faut que la page soit écrite et demeure ainsi, pour que l’on puisse la tourner. Ce n’est qu’à cette condition, me semble-t-il, que l’on peut faire en sorte que les hommes et les femmes passent à autre chose, pour que l’histoire passée s’inscrive résolument et définitivement dans l’Histoire collective. C’est dans ce sens, que je travaille, entre autres, sur les questions mémorielles du génocide cambodgien.

Votre ouvrage l’Empire du traumatisme, coécrit avec Didier Fassin, parle de la nouvelle "économie morale du traumatisme". Pourriez-vous nous éclairer sur ce thème qui sous-tend le programme de recherche et l’enquête que vous avez menés durant dix ans ?

Ce que j’entends par économie morale du traumatisme, c’est le sens moral que l’on donne à une notion, une idée, comme celle de traumatisme, dont les variations sont étroitement dépendantes du contexte historique, politique et social, que simplement scientifique.

Jusqu’aux années soixante, être traumatisé était une tare, une faute personnelle, une faiblesse ou une simulation. Quelles que furent les théories scientifiques à l’époque, le contexte général d’interprétation du phénomène n’a pas changé pas pendant un siècle. C’est ce que l’on appelle une économie morale, une façon de penser le bien et le mal.

A la fin des années soixante, avec la relecture de la Shoah, le traumatisme devient un signifiant collectif qui pense l’Histoire. L’histoire de l’héroïsme se détache de l’histoire des victimes, qui prend quant à elle une place à part entière au cœur de la société. C’est avant tout un changement de paradigme au sens de Thomas Kuhn, une révolution amenant à penser autrement la victime, non comme usurpatrice mais comme point de rencontre fortuit avec un évènement extraordinaire. La puissance de cet évènement, quel qu’il soit, amène à la reconnaissance du traumatisme.

Comment s’est passée la collaboration avec Didier Fassin sur l’ouvrage l’Empire du traumatisme ?

La collaboration avec Didier Fassin a été très constructive. Didier Fassin se préoccupait de la politique de la souffrance, et moi des nouvelles classifications américaines de psychiatrie, dont celle du traumatisme. Nous avons décidé ensemble de monter un programme de recherche sur le traumatisme, projet déposé en 2000. Notre enquête a connu une soudaine actualité avec le 11 septembre 2001, puis la catastrophe de l’usine AZF, à Toulouse. Nous avons alors élaboré un deuxième programme de recherche avec la MIRE [Mission de la recherche du ministère de la santé].

Parlons du Cambodge...

Quelle incidence a eu le régime polpotien sur l’individu et par quel moyen peut-on constater son entreprise de destruction sur le plan collectif, encore aujourd’hui ?

La stratégie d’extermination des Khmers rouges a conduit à figer les esprits des disparus dans l’univers quotidien des survivants. Même dans les sociétés, comme le Cambodge, où l’on accorde une place importante aux ancêtres et aux esprits, les morts ne sont JAMAIS tout le temps présents, ni partout.

Or, depuis le génocide, ces morts sont tout le temps là, à côté des vivants, dans une promiscuité souvent très destructrice. Comme au temps des Khmers rouges, lorsque les cadavres jonchaient le sol et pourrissaient aux côtés de ceux qui réussissaient à rester en vie. Les Khmers rouges n’ont pas réussi à briser les liens qui unissent les morts et les vivants, ils n’ont pas réussi à faire disparaître définitivement les morts dans l’oubli, mais ils sont parvenus à faire que les vivants ressemblent déjà à des morts. C’est ce que j’ai appelé "le paradoxe du survivant", lorsque les vivants n’ont plus d’échappatoire par rapport à leurs morts. Ainsi, s’ils les oublient pour enfin vivre sans le poids de leur présence, alors ils donnent raison aux Khmers rouges qui voulaient faire disparaître toute trace de leur existence. Mais si à l’inverse, ils les gardent avec eux, dans leur mémoire, dans leur quotidien, alors ils donnent encore raison aux Khmers rouges qui voulaient que les morts et les vivants ne fassent plus qu’une seule et même chose. Mon travail, en tant que psychiatre auprès des victimes, consiste à libérer les vivants du fardeau de leurs morts, sans pour autant faire disparaître le souvenir des disparus. Pour cela, je cherche à leur faire renouer des liens avec les souvenirs de leurs proches lorsqu’ils étaient vivants !

Cette écoute peut devenir un dialogue, notamment lorsque j’ai été amené à me déplacer au Cambodge pour rencontrer les victimes et suivre mon ami Rithy Panh sur les lieux évoqués dans sa filmographie. Mais, thérapie et dialogue ne sont pas la même chose.

Pour faciliter un travail de mémoire efficace, il est nécessaire de remettre sur la table les traces effacées d’un passé historique cambodgien difficile, débutant avec la colonisation, se poursuivant dans les bombardements américains, et dont le plus triste aboutissement reste le régime khmer rouge. Il faut également cerner l’intégralité du sujet : le vrai génocide se matérialise dans le champ de l’épuration politique. Le crime de génocide, c’est aussi plus d’un million de morts dans les campagnes, non dans les camps de torture et dans les champs d’exécution, et qui ne sont pas reconnus par les bourreaux. Il est absolument indispensable de se remémorer cet exode, véritable envoi prémédité à la mort. Pour Nuon Chea, l’idéologue du parti, ces victimes ne sont que des dommages collatéraux.

"Tourner la page", c’est donc avant tout comprendre, analyser, savoir et transmettre.

...Et est-il possible de guérir individuellement de cette période troublée ?

La guérison est une notion complexe et éminemment subjective. La guérison est-elle (seulement) du fait de l’individu et d’un processus subjectif vis-à-vis de sa propre histoire ? Il est en effet possible de soigner des personnes qui ont vécu ces évènements en leur parlant, en les suivant dans leur quotidien, afin de tempérer les conséquences invasives de leur passé dans leur vie présente. Il faut faire avant tout tomber les symptômes de cette terrible souffrance pour pouvoir se reconstruire. Le rôle du soutien psychologique et psychiatrique est en ce sens d’une importance capitale pour les aider à s’adapter à une société nouvelle et démarrer une nouvelle vie. Néanmoins, la compréhension n’efface ni la tristesse, ni le lien douloureux qui relie l’individu à son passé et à son héritage familial.

Y a-t-il une spécificité du Cambodge, relative à la rapidité de l’avènement du régime khmer rouge et à sa cruauté ?

Il n’y a pas une seule culture qui justifie l’homicide. Les bourreaux ont tué des ennemis. La recherche mémorielle est d’autant plus complexe que l’anonymat du massacre a été un des objectifs réussi par les Khmers rouges. Je me rappelle d’une jeune fille cherchant à récolter auprès d’un ancien tortionnaire des éléments sur l’exécution de son père, tué au camp S21 de Phnom Penh, par lequel sont passés environ 17 000 prisonniers voués à une exécution sommaire. A la question de savoir si celui-ci se souvenait de son père, il lui était impossible de se souvenir des entrants au camp. Ceux-ci étaient déjà considérés comme des morts à plus ou moins long terme.

Il n’est pas ici question d’une prégnance d’un élément culturel spécifique qui donnerait au génocide cambodgien un caractère exceptionnel, et qui le singulariserait sur une échelle de la cruauté aléatoirement définie. La singularité de la passivité des cambodgiens est un argument fallacieux à contrario de la vérité historique. L’avènement des Khmers rouges s’est appuyé sur des ressorts connus de la politique du massacre, déjà largement utilisés lors des précédents conflits de ce type, tels que la terreur inspirée à la population, ou encore le mensonge généralisé [Pour permettre l’exode massif de Phnom Penh en 1975, les Khmers rouges ont joué sur la crainte d’une série de bombardements américains imminents]. La soumission à ce type de pression n’est pas en germe uniquement dans les cultures asiatiques, elle l’est pour quiconque est humain et craint pour sa propre vie. Rithy Panh l’a à ce propos souligné dans son ouvrage co écrit avec Christophe Bataille, l’Elimination. Je partage à cet égard son point de vue. Le conflit cambodgien dans toutes ses dimensions garde un caractère à la fois unique et universel, mais réduire ses tenants et ses aboutissants à un déterminisme culturel relève d’une simplification sabotant le travail de mémoire.

La notion de victime est-elle présente dans des cultures pour lesquelles le destin est beaucoup plus prégnant que le libre arbitre ? (cultures d’influence bouddhique ou sinisée)

Sur la question de la victimisation, il est nécessaire de se remémorer le travail fantastique accompli par le peintre Vann Nath, un rescapé du régime polpotien. Vann Nath a souhaité s’extraire de cette position de victime lors de ses rencontres avec les tortionnaires pendant le tournage de certains films de Rithy Panh, notamment S21 et Bophana.

Vann Nath est un interlocuteur rescapé, ce qui rend son implication dans l’échange d’autant plus émouvante pour le spectateur. Mais lui, il a décidé de regarder les bourreaux dans les yeux. Il ne cherche pas leurs remords, il veut leur faire dire simplement ce qu’ils ont fait, et comment ils l’ont fait. On pourrait d’ailleurs prendre l’argument à l’envers : les remords que l’on peut imputer aux tortionnaires, ainsi que la volonté systématique de comprendre le passé afin qu’il ne se reproduise pas, sont des pensées que nous aimerions avoir, mais elles n’ont rien à voir avec ce que pensent les bourreaux.

Il faut à ce propos renverser la question de la culture, évoquée précédemment. Ce sont ceux qui ne tuent pas qui ont des remords. Les serviteurs zélés du régime ne se représentent pas l’impossibilité de franchir la limite. Tout est question de subjectivité et de perception, et on peut facilement dresser un parallèle entre deux assertions : si les innocents ne se représentent pas (ou très difficilement) le caractère machinal de l’acte de tuer et ne conçoivent pas celui-ci sans ses conséquences sur le psychisme de l’individu en termes de repentir qui le tenaille, nous avons nous-mêmes, Occidentaux, la même difficulté à envisager un évènement historique de cette gravité sans le relier abusivement à son contexte géographique et culturel au risque d’en faire le symbole d’un cloisonnement.

Etes vous allé au Cambodge et avez vous pu, dans votre travail clinique, constater la proximité d’anciens bourreaux avec leurs victimes, et analyser les effets de cette proximité sur le travail de mémoire des Cambodgiens ?

Il est nécessaire de nuancer cette idée de proximité toxique entre les tortionnaires et leurs victimes au Cambodge, pour plusieurs raisons : Tout d’abord car il reste peu de survivants directs des exactions khmères rouges [Il ne restait qu’une dizaine de survivants du camp S21 sur les 17 000 victimes]. Ensuite car le gouvernement insiste, et les individus y souscrivent, sur un indispensable apaisement pouvant conduire à la réconciliation. La reconnaissance du caractère humain des tortionnaires aide à dire la vérité de la violence, et pas forcément au détriment des victimes. Peu importe la proximité si l’entreprise de reconstruction psychique est menée avec pugnacité et sincérité. Le pansement tant individuel que collectif commence avec la reconnaissance de la responsabilité des tortionnaires qui doit avant tout être considérée sur le plan moral. Aucune explication psychosociologique ne peut annihiler la responsabilité des serviteurs zélés du régime. Ne pas avoir le choix de désobéir à un ordre et craindre simultanément pour sa propre vie n’exonère en aucun cas les acteurs du massacre.

...Et pour l’avenir ?

Une dernière question : Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Actuellement, je travaille sur les nouveaux processus d’inscription de l’individu dans la vie politique, par le biais de la mise en exergue d’une expression inédite de la souffrance au travail. L’actualité est prégnante à ce sujet pour quiconque a pu suivre les faits divers de souffrance collective, et malheureusement plus concrètement de salariés attentant à leur vie au sein de grandes entreprises. La pression du monde du travail pèse de plus en plus sur les épaules de l’individu : c’est ce que l’on circonscrit aujourd’hui sous le concept fréquemment usité de "risque psycho-social" au travail.

Antérieurement, on considérait les individus soumis à la pression du monde du travail et exprimant une souffrance physique de manière dubitative. Aujourd’hui ce type de mal être traduit une injustice sociale, et prend une dimension collective, qui trouve résonance dans la société entière. Mon champ de recherche couvre cette nouvelle expression de la souffrance, qui révèle une forme nouvelle de résistance collective. L’expression individuelle, en trouvant des points d’ancrage dans la société actuelle et en étant elle-même relayée dans les média, fournit la preuve d’une nouvelle lutte sociale pour la prise en compte de nouveaux droits. Elle traduit enfin l’émergence d’une expression politique inédite à l’heure où les média évoquent que la dépolitisation est dans l’air du temps, et que le lien politique entre l’individu et son environnement se désagrège progressivement.

Mettre en lumière ces problématiques est tout l’objet du Laboratoire d’Excellence Labex TEPSIS dont je suis le directeur scientifique et qui est un vaste programme de recherches et d’enseignements de sciences historiques et sociales du politique qui vient d’être sélectionné dans la campagne d’investissement d’avenir de la recherche.

 

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