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La reconstruction mémorielle du Cambodge vue par Rithy Panh
Un article de Maud Le Quillec dans le cadre du partenariat entre l’IRA et Arte Mare.
mercredi 28 mars 2012

De 1975 à 1979, un quart de la population cambodgienne a disparu. 1 million 700 000 Cambodgiens ont péri à la gloire amère du Kampuchéa démocratique, nouvelle dénomination du Cambodge en ces années sombres. Rithy Panh les a traversées, non sans en braver les périls, non sans en perdre non plus la majeure partie de ses proches. Rithy Panh n’essaie pas de ressusciter les fantômes mais tente, autant qu’il lui est possible, de vivre lui-même avec des souvenirs …, et surtout, parvient– c’est là sa plus grande réussite – à les faire parler en nous.

Rithy Panh est un auteur-cinéaste. Deux de ses livres, L’élimination et S21 la machine khmère rouge respectivement coécrits avec Christophe Bataille et Christine Chaumeau, retracent la naissance et le fonctionnement du camp S21 de Phnom Penh, installé dans un ancien lycée et qui verra transiter (pour la plus grande majorité d’entre eux vers la mort) environ 17 000 prisonniers du régime. Emigré en France suite au massacre car n’ayant plus d’attache familiale dans son propre pays, Rithy Panh se consacre à son cursus universitaire au sein de l’Institut des Hautes Etudes Cinématographiques. Quelques années plus tard, il réalise ses premiers documentaires mais également ses premiers longs métrages, Site II et Les gens des rizières. Parallèlement, Rithy Panh transmet son intérêt pour les techniques cinématographiques au sein de l’Atelier Varan à Phnom Penh, dans lequel il forme des futurs jeunes cinéastes cambodgiens. Sa réflexion la plus construite sur le devoir de mémoire reste certainement le film S21, la machine de mort khmère rouge, présenté au festival de Cannes et relatant le fonctionnement du centre de détention et de torture de Phnom Penh. En 2006, il inaugure le Centre de ressources documentaires du Cambodge, dont il a eu lui-même l’idée afin de récolter et sauvegarder le patrimoine audiovisuel cambodgien. Ce centre prend le nom de Bophana, jeune prisonnière cambodgienne torturée au S21, et son édification recueille l’assentiment des autorités, notamment de Ieu Pannakar, en charge de la direction du cinéma au sein du Ministère de la Culture et des Beaux-Arts. Rithy Panh poursuit son travail de mémoire jusqu’à Duch, le maître des forges de l’enfer, achevé en 2011 et présenté au 64e festival de Cannes. Les rencontres des victimes avec leurs tortionnaires sont compilés au cœur de deux ouvrages parallèles aux films précités : L’Elimination, et S21, la machine khmère rouge.

Les fantômes du passé : que veulent les morts ?

« Je ne sais pas si les mots me soignent ou m’épuisent », souligne Rithy Panh dans L’Elimination. Pourtant, il persiste à écrire le témoignage d’un Cambodge qui a souffert, et souffre encore alors que plus de trente années ont passé. Le Cambodge a mal vécu la colonisation sous l’intégration au protectorat indochinois, l’indépendance trop brusque, les bombardements américains récurrents pour éradiquer les Viêt-Cong dissimulés sur son territoire. Le Cambodge a par ailleurs subi la destitution de Norodom Sihanouk et un coup d’Etat, celui de Lon Nol, qui accentue la menace des bombardements, pousse les communistes à gagner le maquis et enferme le pays dans le cycle destructeur de la corruption et du népotisme. Sur ce terrain favorable, nul doute que les révolutionnaires khmers rouges trouvèrent les soutiens nécessaires à leur prise du pouvoir.

Le Kampuchéa démocratique a coordonné un massacre d’origine politique se basant sur la collectivisation radicale et l’absence de monnaie, la désintégration systématique des classes urbaines et de celles considérées comme bourgeoises de la population, l’annihilation des « ennemis de l’intérieur » par la famine et les violences.

L’incarcération et la torture, concertée aux plus hauts échelons de la hiérarchie khmère rouge, ont contribué à faire du régime mise en place entre 1975 et 1979 une machine concentrationnaire étonnamment solide et indémontable, prenant ses racines dans la terreur inspirée aux Cambodgiens. Les processus d’une déshumanisation soudaine se sont ancrés au plus profond de l’inconscient, travaillés et perfectionnés par les cadres du régime, souvent appliqués avec zèle par les exécutants. Le régime révolutionnaire organise l’exode forcée de la capitale vers les campagnes, et provoque en 1975 une catastrophe humanitaire qui sera le prélude de quatre années d’humiliation, de déracinement et de souffrance indicible pour les Cambodgiens.

Rithy Panh en témoigne : Tout le monde était prisonnier. Les prisonniers étaient des esclaves. Etaient-ils des hommes ou des animaux ? Dans la tourmente quotidienne, nul ne le savait et surtout, nul ne s’en souciait guère. La déshumanisation était engagée. Au cœur de leurs témoignages, les anciens tortionnaires prétendent ne pas avoir eu peur pour leur karma, pour le devenir de leur âme. Rithy Panh en garde une image vivace et sans concession : « Ce sont déjà des cadavres » disaient les gardiens du S21 en désignant les ennemis du régime. Mais quel ennemi pour le régime khmer rouge ? La réponse était sans appel : tout cambodgien pouvait être l’ennemi s’il ne se pliait pas à la volonté de l’Angkar, mot désignant l’organisation globale de la révolution, constituée d’échelons hiérarchiques opaques pour le non-initié mais néanmoins assez puissants pour tenir la population dans une main de fer.

« La révolution n’a pas besoin de sept millions de personnes. Avec deux millions seulement, la révolution peut réussir. » souligne Him Houy, adjoint à la sécurité au centre de détention S21 et responsable des gardiens et du transfert des détenus à leur lieu d’exécution. Tout est dit. Les Khmers rouges ont fomenté un génocide. Charge aux témoins du passé, qui s’expriment pour les disparus, d’empêcher que ne se reproduise une telle abomination.

Un face à face poignant

Duch, de son vrai nom Kaing Guek Eav, chef du centre de détention S21, est un criminel méthodique, un doctrinaire. Son témoignage est recueilli par Rithy Panh dans son dernier film et dans le livre associé, L’Elimination. Duch se présente pieds et poings liés par le Léviathan sanguinaire qu’est l’Angkar, terme désignant l’organisation politique des Khmers rouges. Il est cependant étonnamment loquace, recherche même l’échange. « Le bourreau ne fait pas silence. Il parle. Parle sans cesse. Ajoute. Efface. Aménage. Il bâtit ainsi une histoire, déjà une légende, un autre réel. »

Tour à tour, il nie, emploie des faux-fuyants, tourne en dérision les propos de son interlocuteur. Et parfois seulement, il endosse la responsabilité de ce que Rithy Panh affirme. Suite aux phases de déni, la parole se délie…mais il reste encore et toujours le mensonge. Duch est avant tout l’homme qui « cherche et saisit la faiblesse de l’autre », celui qui se hasarde à rire pour mieux communiquer avec son interviewer, qui cherche une proximité afin de prendre le dessus. Duch veut nous faire croire qu’il n’est qu’un rouage, « un terrible rêveur qui obéit jusque dans son rêve ». Il a le « devoir d’obéir », devoir qui fait de loin écho dans les esprits français au fameux procès de Maurice Papon à Bordeaux. Il martèle que l’idéologie et la doctrine sont ses maîtres mots, se défendant ainsi d’être l’instigateur de la mécanique du crime mais admettant en être un humble exécutant.

Maître dans l’art de la manipulation, il instrumentalise les entretiens qu’il considère comme une préparation à son tout prochain procès. Duch reste un homme de mémoire : là où les omissions sont volontaires, des zones d’ombre subsistent, dont l’opacité met alors en lumière toute la difficulté d’une prise de recul par Rithy Panh. La grande patience de l’auteur-cinéaste est à la mesure de l’embarras que lui causent ses propres souvenirs assourdissants.

Face à une telle maîtrise de soi et aux mensonges récurrents du tortionnaire vis-à-vis de son rôle au cœur de la chaîne mortifère que constitue le S21, l’auteur se met à la recherche de la parole libératrice. Pas celle qui efface des années de souffrance collective et personnelle –celle-ci n’existe pas-. Mais celle qui révèle brusquement comment Duch décide de la vérité par le biais de la destruction de l’être et comment il affine la confession ultime de la victime. Celle qui précise ensuite comment la confession est retravaillée tout au long d’une procédure bureaucratique. Celle qui dévoile enfin de quelle manière il chapeaute stoïquement l’enregistrement d’aveux multiples, que ses équipes façonnent par la peur. « Même le bourreau doit être convaincu qu’il participe à une mise à mort légitime ». Duch est le maître des tortures. Il envoie les aveux des victimes au Comité permanent de Pol Pot, parfois les réécrit, souvent crée de nouvelles histoires qui plaquent encore aujourd’hui, face à la caméra ou au cœur même de l’ouvrage concomitant, un sinistre voile sur l’évidence.

Rithy Panh est un survivant, un rescapé de l’horreur, luttant quotidiennement contre ses propres angoisses. Mais au-delà de ce portrait vertueux, Rithy Panh est simplement un homme. Et sa préoccupation fondamentale est de déceler coûte que coûte en Duch la plus minuscule parcelle d’humanité, de prouver qu’il existe cet infinitésimal fragment qui rend Duch responsable de ses actes, conscient de ses choix, qui le confronte, enfin, à l’extermination à laquelle il a pris délibérément part, et ne l’exempte ni d’avoir des remords, ni de rendre compte à l’Histoire et à son propre pays.

La parole / l’écriture : rédemption et premiers pas vers une ré-humanisation

Duch n’était pas seul : il s’est appuyé sur une dynamique funeste et une organisation tentaculaire dont Rithy Panh rappelle progressivement les tenants et les aboutissants. C’est pourquoi outre ce face à face saisissant, l’auteur-cinéaste s’attache à faire revivre des concepts oubliés, élaborés par l’Angkar au zénith de sa puissance. Le nivellement de l’esprit critique ainsi que la soumission de tout un peuple ont été partiellement favorisés par la création d’un nouveau langage. Au cœur de la population cambodgienne, l’organisation distingue à l’époque les « ancien peuple », id est la classe paysanne. Cette classe, pourtant bien hétérogène, est sensée appuyer l’entreprise quotidienne de destruction, on lui promet donc des lendemains qui chantent. Pour les moins perméables et les moins dociles, l’Angkar use de la menace par l’intermédiaire de serviteurs zélés. Face à cette classe paysanne, la cible privilégiée, « l’ennemi de l’intérieur », s’avère les « nouveau peuple », concept désignant les classes urbaines, ou bourgeoises, les intellectuels, les marchands et artisans, ou tout individu ayant bénéficié d’une quelconque éducation. De cette nouvelle classe, visée en ligne de mire dès les premiers instants du régime, il ne subsistera presque rien, mis à part peut-être les individus susceptibles d’être utiles au régime. Vann Nath, ami de Rithy Panh, et l’un des rares rescapés du S21, en fait partie : Peintre de formation et surtout de cœur, décédé en septembre 2011, il a été épargné par les révolutionnaires pour peindre des portraits de Pol Pot en prison. Son art a conditionné sa survie. Mais le régime khmer rouge repose sur l’angoisse éprouvante de la mort. La catégorisation de la population en classes est de ce seul fait réversible : les aveux tirés des victimes sous la torture autorisent l’établissement de longues listes de « complices », et par conséquent la pratique de nouvelles séquestrations et exécutions, permettant au cycle de se reproduire jusqu’à l’extermination méthodique de pans entiers de la population. Des « ancien peuple » risquent donc, au contact de « nouveau peuple », la contamination impérialiste, et prennent rapidement conscience du danger qui les guette à côtoyer cette impureté originelle. Le cercle vicieux d’une terreur toxique inspirée au quotidien enferme les cambodgiens dans l’inféodation aux classes factices et le mutisme. Cette perversion de la pensée pousse même certains d’entres eux à se rendre complices du massacre.

Au cœur du S21, les tortionnaires expliquent l’utilisation de nouveaux concepts. L’Angkar encourageait la fabrication de toute pièce d’une « langue de tuerie » pour mettre des mots sur l’atrocité, et forger des concepts guerriers totalement inédits pour l’édification d’une nouvelle société révolutionnaire empreinte d’une violence originelle. Sur les registres d’exécution du S21, les noms des victimes étaient suivis d’une colonne où l’on indiquait le sort qui leur était réservé. La plupart du temps, le nom du malheureux était suivi de « kamtech », qui signifie littéralement « détruire ». Le terme « tuer » n’était plus employé. Tuer un individu, c’était lui conférer un certain degré d’humanité. Le « détruire » le ramenait au plan d’un simple objet, ou d’un déchet dont il fallait à tout prix se débarrasser.

L’élaboration d’un langage de tuerie fait écho à la novlangue de George Orwell dans 1984. Perdre la faculté de s’exprimer, s’abandonner dans de nouveaux codes, et être verbalement dépossédé de son humanité : ce sont les premiers pas vers l’aphasie, et surtout vers l’amnésie. Rithy Panh l’a bien compris et indique à ce propos : « Nous avions perdu nos capacités physiques et morales de penser la liberté ».

D’où, le lecteur l’aura saisi, toute la difficulté de Rithy Panh à se sortir de ce silence et à témoigner. Jorge Semprun, survivant de Buchenwald, raconte l’expérience de la déportation dans L’écriture ou la vie, et insiste lui aussi sur la difficulté de révéler l’inexprimable : « J’échouais dans ma tentative de dire la mort pour la réduire au silence ; si j’avais poursuivi, c’est la mort qui m’aurait rendu muet. »

Révéler l’indicible, c’est également lutter contre des souvenirs trop présents et susceptibles de polluer la détermination à s’exprimer. Rithy Panh raconte l’histoire d’une femme qui cueille des mangues pour nourrir son fils affamé, et qui disparaît brusquement après avoir accompli une séance d’ « autocritique » en face de ses « camarades » du village. Il se remémore de quelle manière il a pareillement fait face à ce type d’exercice suite à des dénonciations de ses pairs, à qui il racontait innocemment l’histoire de la fusée Apollo afin de les soulager de leurs souffrances quotidiennes et d’entrouvrir une fenêtre sur le rêve. Il a cependant survécu.

Rithy Panh hésite à raconter, car raconter signifie dompter ses propres affects et la peur paralysante de revivre en pensée la cruauté. Si « Le cinéma n’est qu’un prétexte » pour approcher Duch, l’écriture s’avère un écran entre lui et le néant, en même temps qu’un filet de sécurité pour vivre avec son propre « chagrin sans fin ». Montrer Duch à l’écran, ou retranscrire ses paroles avec précision, c’est renvoyer celui-ci à son passé, éveiller les consciences en montrant que la cruauté ne se résumait ni à une pure folie administrative ni à une manipulation de la hiérarchie par la terreur. Mais montrer Duch, c’est aussi accepter de filmer l’autre partie de l’aveu, celle qui glace les survivants jusqu’au plus profond de leur être. Les propos de Duch sont pour la plupart phagocytés par le rachat de ses fautes : Duch s’est fait baptisé, reçoit la visite de pasteurs, lit la Bible. Rithy Panh filme également ces instants de vie, et observe le bourreau submergé par une nouvelle religiosité, « comme si porter la souffrance qu’on a causée vous plaçait dans le salut ».

Face à tant de souvenirs, et vis-à-vis des acteurs de son histoire et de l’Histoire du Cambodge, Rithy Panh utilise « le montage contre le mensonge ».

Les cicatrices mémorielles mises à nu

« Qu’ont-ils fait de leurs idées pures ? Un pur crime ». La formule est poignante, et frappe juste. Les leaders de la révolution khmère rouge étaient pour la plupart des individus éduqués ; Khieu Samphan, Ieng Sary, Ieng Tirith, Pol Pot avaient pour la majorité d’entre eux suivi des cursus universitaires en Occident. Duch était professeur de mathématiques avant de mettre en scène les tortures avec tant de délectation.

La « vérité établie et documentée ». C’est ce que recherche Rithy Panh, traquant jusqu’au moindre détail de l’Histoire collective du peuple cambodgien de 1975 à 1979, jusqu’au plus fin fragment des histoires individuelles. Car comme il le souligne : « Si aucun détail de l’histoire n’est contestable, alors ce crime de masse ne sera jamais un détail ». L’entreprise est plus que courageuse : elle revêt un caractère presque héroïque dans le contexte sous-tendant l’après-génocide au Cambodge, où l’oubli prédomine. L’obéissance sous-tend la passivité face au passé, qui, dans toute sa pesanteur, grève l’espoir de voir un jour un véritable débat émerger sur la place publique. Le déterminisme induit par le principe du karma, rigidifiant les structures sociales, n’est pas seul en cause : le manque d’éducation et la surdité des autorités vis-à-vis de la colossale cicatrice mémorielle qui marbre le pays tout entier sont les éléments les plus structurants d’un oubli pathologique contre lequel Rithy Panh (et d’autres…) ne cesse de combattre.

« Ce procès est pour eux une tribune », s’inquiète Rithy Panh. Car en effet, le procès conduit au sein des Chambres extraordinaires auprès des Tribunaux Cambodgiens (CETC) est lent, difficile, et parfois décevant pour les victimes. Les cadres principaux sont jugés aux termes d’un processus poussif et pesant, alors que certaines élites du Kampuchéa démocratique nient toujours les faits, tels que Nuon Chéa, le numéro deux des Khmers rouges. De plus, le gouvernement cambodgien actuel, ainsi que les nouvelles élites de la société comprennent en leur sein d’anciens révolutionnaires, renforçant le sentiment d’impunité qui règne, et l’insidieuse brume d’incompréhension qui entoure et sabote le travail de mémoire. La majorité des survivants installés en campagnes comme en ville le sont à une proximité surprenante de leurs anciens gardiens, ou tortionnaires. Et la vie continue, dans la fatalité du délaissement de ces rescapés qui consultent pour certains d’entre eux dans les hôpitaux, comme le note Rithy Panh dans S21, la machine khmère rouge, afin de soulager le traumatisme, et tenter de retrouver le sommeil qui s’est enfui il y a trente ans.

Dans le même ouvrage, Rithy Panh souligne la dimension curative du processus de réflexion sur la mémoire dans lequel il s’est engagé personnellement depuis plusieurs années, mais également de ses effets sur l’Histoire : « On dit qu’il faut oublier. Tant mieux si on le peut, mais je ne crois pas que l’on puisse le faire. Ce qui est bien, c’est de tourner la page. Mais, avant de tourner la page, il faut faire un travail, il faut apprendre. Comme dans un livre, il faut avoir écrit, lu, avant de tourner la page. Tourner la page, c’est écrire la mémoire pour pouvoir assumer le passé. »

Le travail de mémoire de Rithy Panh contribue à mettre en lumière la vérité, à favoriser la lisibilité historique, et à encourager la réconciliation qui, si elle n’est pas immédiate et ne peut avoir lieu qu’après les procès, ne peut se construire que sur la compréhension, la prise de responsabilité des individus impliqués, et en aucun cas sur l’oubli.

« Ainsi, après trente ans, les Khmers rouges demeurent victorieux : Les morts sont morts et ils ont été effacés de la surface de la terre. Leur stèle, c’est nous ».

Maud Le Quillec

 

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