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Le Bonaparte de Patrice Gueniffey
La revue de presse
dimanche 5 janvier 2014

Bonaparte (1769-1802), de Patrice Gueniffey, Gallimard, "NRF Biographies", 864p., 30 €.

TELERAMA

L’épopée du self-made-man décortiquée jusqu’en 1802. Huit cents pages magistrales qui n’omettent pas les passages à vide du petit Corse conquérant.

Encore lui ? Revoici Napoléon Bonaparte, première période, dans un volume de quelque huit cents pages – qui court jusqu’à 1802. Sait-on tout de lui ? En tout cas, on en a beaucoup dit. Et c’est la vertu de cette grande biographie que de trier dans la légende, de passer le mythe au tamis des faits vérifiables, d’éplucher l’épopée. D’entrée de jeu, l’historien Patrice Gueniffey lance une réflexion sur la biographie d’un tel homme, exposant les pièges que tend cet exercice, les écueils que constituent tant l’hagiographie que l’approche systématiquement critique. Une biographie de Bonaparte poursuit-elle l’objectif d’évacuer le personnage pour privilégier l’époque qui fut la sienne – fin de la Révolution et début du xixe – ou doit-elle affirmer qu’il la domine, qu’il l’habite de tout son génie et de toute son audace ? On devine, au ton des premières pages, un peu d’insolence facétieuse chez Patrice Gueniffey, une manière de mettre les choses à plat : point d’étude exclusivement sociale ou politique qui noierait Bonaparte, mais Bonaparte d’abord, autour duquel, il est délicat de le contester, les événements s’agrègent.

L’auteur dispose d’emblée les bor¬nes de son magistral travail et prend Bonaparte à bras-le-corps, car c’est bien de lui qu’il s’agit dans ces années riches et tourmentées. Le rappel de la succession des événements n’est pas inopportun : formation, batailles, consulat, re-batailles... Les faits ne peuvent démentir ce sur quoi s’est bâtie la légende : l’histoire d’un petit lieutenant qui, en une poignée d’années, devint empereur. L’homme, donc ! Le physique ? ¬Petit, pâle, il n’impressionne pas. Mais voilà : on ne peut ignorer, écrit Gueniffey, « ce qu’il y a d’inouï » dans l’histoire de Bonaparte, self-made-man ambitieux, petit Corse grimpant les plus hautes marches du pouvoir. Pourtant, l’historien ne dessine pas un portrait à la hussarde : il observe les moments d’attente, les périodes de doute. L’ennui aussi, qui étreint un gamin envoyé tôt sur le continent, en 1778, alors qu’il a 19 ans, pour intégrer le collège militaire de Brienne. Les pages sur la Corse, précisément, sont très instructives. La politique, telle qu’elle sévissait alors dans cette île pauvre, était complexe, les partis se déchirant pour savoir quel chemin choisir entre l’indépendance et la soumission à la France. Corse, Bonaparte le resta, jusqu’au moment où il opta aussi pour la patrie mère — du moins la nation révolutionnaire, susceptible de le conduire où il voulait. Et il voulut vite — les grades, les promotions, les victoires et les conquêtes —, observant à distance les luttes fratricides des révolutionnaires, mais adoptant les nouveaux principes qui lui permettaient de rejeter ceux de l’Ancien Régime.

Les récits de la fameuse victoire de Toulon (1793), la campagne d’Italie (1796-1797) et plus encore celle d’Egypte et ses carnages (1798-1799), montrent à quel point Bonaparte profite alors de la Révolution et de l’opportunité d’abattre les traditions. Entre les témoignages des contemporains et les sources plus solides, Gueniffey tient l’équilibre entre « l’authentique » et « le vraisemblable », ne cédant jamais au portrait complaisant, mais montrant un Bonaparte qui va vite, gagne en notoriété, devient rapidement général. Volontiers cassant, ne consultant que pour décider seul, penché sur ses cartes et misant souvent sur la seule fortune des armes. Un militaire impatient, sûr de lui, agacé par un pouvoir politique trop hésitant à son goût, brocardant le Directoire et agissant avant même d’en obtenir l’aval. Kléber, qui ne le portait pas dans son coeur, admettait que la qualité de cet « homme extraordinaire » était « d’oser et d’oser encore ».

On sait que, par la suite, Bonaparte devenu Napoléon osera beaucoup. Trop ? Un peu de patience... Pour l’instant, savourons le premier tome de cette biographie passionnante, sur un personnage qui, comme l’écrivit Mme de Staël, rendit « l’espèce humaine anonyme en accaparant la célébrité à lui seul ».

Gilles Heuré - Telerama n° 3324

L’Express

Biographie : un Bonaparte impérial

Par Benoît Yvert,

Comment un petit Corse est devenu Napoléon. Sur cette saga si souvent racontée, on a l’impression d’avoir tout lu. La biographie événement de Patrice Gueniffey prouve le contraire, explique l’historien et éditeur Benoît Yvert. ’Bonaparte’, par Patrice Gueniffey. Gallimard, 2013. Comme le remarquait avec raison Jean Tulard, il existe des Napoléon pour toutes les sensibilités. Des Napoléon de gauche (Georges Lefebvre), de droite (Jacques Bainville), pour les militaires (Henry Lachouque), les diplomates (Albert Sorel) et même les artistes (Élie Faure). Les plus grands écrivains, depuis Chateaubriand et jusqu’à José Cabanis, en passant par Stendhal, Léon Bloy, Suarès et Malraux, ont écrit sur lui. Héritier de G. Lenotre, le maître de la "petite histoire", André Castelot lui a consacré deux volumes enlevés. Plus récemment, Thierry Lentz a écrit une magistrale Nouvelle Histoire du premier Empire en quatre volumes, tandis que Dominique de Villepin, dans la lignée politique d’Adolphe Thiers, a consacré à sa chute une trilogie remarquée. Chaque année, plusieurs dizaines de biographies et d’études spécialisées, souvent excellentes, viennent enrichir les bibliothèques des nombreux passionnés du grand homme. Patrice Gueniffey a fait son miel de ce riche héritage, qu’il a absorbé pour mieux se hisser à la hauteur, et quelle hauteur, de son sujet. L’enquêteur du passé se double d’un analyste profond et d’un écrivain racé, émaillant son propos de formules ciselées qui sont autant d’éclairages sur les marches qui ont conduit le gentilhomme corse au pouvoir suprême.

Le détonateur et la bombe

C’est la rencontre entre Bonaparte et la Révolution, du détonateur et de la bombe, qui constitue le fil d’Ariane de son incroyable ascension. D’emblée, le petit écolier de Brienne en épouse les idées, mais en rejette la violence. C’est elle qui le conduit, en 1793, à choisir la France plutôt que de céder à son rêve corse, brisé par sa rupture avec Paoli. Robespierriste par conviction -"l’Incorruptible" incarne à ses yeux la première mouture du pouvoir fort, seul à même de réguler la Terreur-, Bonaparte a l’opportunité d’incarner dès le siège de Toulon la gloire militaire, substitut et dernière chance d’une République condamnée par ses crimes et usée par son incapacité de doter la nation d’un régime pérenne. L’auteur l’affirme en deux phrases lumineuses : "[...] Il revient aux hommes de guerre de réussir là où ceux de 1789 ont échoué : la guerre leur permet de s’emparer des valeurs de l’aristocratie, grâce à quoi l’égalité se réalise par le haut, tandis que dans l’ordre politique on avait tenté de la réaliser par le bas au prix de la destruction de toutes les valeurs anciennes. L’armée accomplit ainsi le rêve de toute une génération, qui ne consistait nullement à vouloir faire table rase de la culture aristocratique, mais à en donner une version démocratique en remplaçant le titre de la naissance par celui du mérite."

"L’homme sauvage est un chien"

La fulgurante campagne d’Italie de 1796-1797 voit l’éclosion du génie militaire et la naissance du politique. Chez le vainqueur de Rivoli, la politique n’est en effet, et pour parodier Clausewitz, que la continuation de la guerre par d’autres moyens. Ses qualités comme maître des batailles -instinct, coup d’œil, pragmatisme, rapidité de décision, originalité de la pensée conjuguée avec une extrême rigueur dans la préparation et l’exécution- sont autant d’atouts pour relever un pouvoir tombé dans le caniveau. Dès Lodi, sa première grande victoire, il a vu, selon ses propres termes, le monde fuir sous lui comme s’il était emporté dans les airs. Mais il a su attendre que le fruit soit mûr. À son éducation politique il manque encore l’expérience du tragique, que va lui apporter la campagne d’Égypte ; sans doute la meilleure partie de ce grand livre, tant la fluidité du récit marche de pair avec la pénétration du propos.

Loin de la légende d’un nouvel Alexandre vendue avec maestria par sa propagande, l’historien insiste sur le fiasco d’une expédition condamnée d’emblée par la destruction de notre flotte à Aboukir. Enfermé dans sa conquête, Bonaparte doit se montrer impitoyable pour préserver ses chances. Nourri des nombreuses lectures de sa jeunesse, son rêve oriental -incarné par l’Institut d’Égypte et son admiration pour Mahomet- se dégrade avec la dure répression de la révolte du Caire, au massacre (abominable) de 3 000 prisonniers à Jaffa ou à la décision qu’il prend d’empoisonner ses blessés graves après le siège manqué de Saint-Jean d’Acre. "Je suis surtout dégoûté de Rousseau depuis que j’ai vu l’Orient, dira-t-il ; l’homme sauvage est un chien." La guerre cesse d’être un art pour devenir une boucherie et le pouvoir s’éprouve à la seule loi du plus fort.

"Nous avons fini le roman de la Révolution : il faut en commencer l’histoire"

Endurci et mûri, Bonaparte est désormais prêt à relever le gant de sa destinée. Désertant son armée sans excès de scrupules -il récidivera en Russie, fin 1812- il regagne Paris et efface sans difficultés un Directoire discrédité par son instabilité chronique et ses coups d’État récurrents. Le 18 Brumaire, bien pensé mais mal conduit, accouche d’un Consulat qu’il enracine grâce à sa capacité d’épouser l’attente d’une opinion écœurée de la politique par les errements de la Révolution, mais qui ne veut pas pour autant d’un retour à l’Ancien Régime.

"La passion [française pour la politique] s’était muée en un dégoût qui n’épargnait rien et se traduisait par un désengagement massif, le repli sur la sphère privée, une indifférence presque absolue pour tout ce qui concerne l’État, les idées ou les luttes des partis, un scepticisme sans nuance sur les possibilités de transformer le présent ou de maîtriser l’avenir." On s’y croirait. Le Premier consul s’engouffre dans ce vide, qu’il remplit à son profit en apportant la paix, civile et extérieure, à un pays usé par ses haines et dix ans de guerre contre l’Europe. "Nous avons fini le roman de la Révolution : il faut en commencer l’histoire [...]", résume-t-il dans une de ces formules ciselées dont il a le secret. Un livre que l’on ouvre avec curiosité et que l’on ferme à regret À l’unisson de ses prédécesseurs, l’auteur ne cache pas son admiration pour le réformateur pressé du "Grand Consulat" [d’après le titre du livre de Thierry Lentz, meilleure synthèse sur la période], fondateur de l’État moderne, promoteur du Concordat, du Code civil et de la Légion d’honneur. Enfant de l’Ancien Régime élevé par la Révolution, Napoléon fusionne le meilleur de leurs héritages -l’ordre monarchique, la méritocratie révolutionnaire- en un régime de plus en plus autoritaire mais jeune, juste et efficace, fédérateur des talents et ouvert à tous les partis. Seul Charles de Gaulle, durant son propre "consulat" (1958-1962) pourra se vanter d’avoir accompli autant en si peu de temps.

"Ce siècle avait deux ans, Rome remplaçant Sparte/Déjà Napoléon perçait sous Bonaparte." L’auteur s’arrête avec la proclamation du Consulat à vie, qui contient en germes les dérives conquérantes et liberticides de l’Empire. Le vainqueur miraculeux de Marengo se juge interdit de normalité et condamné à éblouir, comme il le confesse à son premier secrétaire, Bourrienne : "Mon pouvoir tient à ma gloire, et ma gloire aux victoires que j’ai remportées. Ma puissance tomberait, si je ne lui donnais pour base encore la gloire et des victoires nouvelles. La conquête m’a fait ce que je suis ; la conquête seule peut me maintenir." Pouvoir immense mais trop "rigoureusement magique" pour ne pas être précaire, estime à juste titre l’historien. Ce Bonaparte appartient à la catégorie rare des opus que l’on commence avec curiosité et que l’on termine à regret. On y apprend beaucoup sans jamais cesser de se divertir. Patrice Gueniffey croise l’intelligence analytique de François Furet avec la qualité d’écriture d’un Bainville. Précisons qu’il a été à l’école du premier et qu’il a écrit des pages inspirées sur le second. À l’instar de son modèle, c’est un travailleur acharné doublé d’un artiste ; en résumé : un grand historien.

LE MONDE DES LIVRES

Par Antoine de Baecque

Bonaparte le robespierriste

Du nouveau sur Bonaparte ? Le moins qu’on puisse dire est que la bibliographie est pléthorique. Des milliers de volumes ont paru sur l’Empire, qui demeure un best-seller historique, certains diront un marronnier destiné aux grincheux partisans de l’ordre, aux amateurs de batailles, aux nostalgiques d’une gloriole nationale perdue. Si les travaux n’ont pas manqué ces dernières décennies, qui autorisent désormais une connaissance détaillée de la société française impériale, et non plus seulement du récit épique du passage de la Grande Armée à travers l’Europe, les biographies n’ont pas été si nombreuses. Sans doute l’ampleur de la tâche, ou encore le risque constant de déraper vers les bas-côtés d’une époque foisonnante, ont rebuté bien des prétendants.

Sûrement, aussi, est-ce la maldonne biographique propre au milieu des historiens : le genre n’a pas forcément bonne presse, réservé souvent aux retraités de l’université ou aux historiens amateurs. On le sauve parfois en le considérant comme un terrain d’expérimentations : essais biographiques qui tentent d’ouvrir d’audacieuses traverses vers les représentations, la psychanalyse, l’autoportrait, la micro-histoire des destinées banales ou oubliées… Rien de tel avec ce premier volume de près de 900 pages (un Napoléon suivra ce Bonaparte). Il revendique le canon du genre et est écrit par un directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales en pleine possession de ses moyens. Cette maturité et ce classicisme n’empêchent en rien un côté subtilement provocateur : c’est précisément en usant de l’outil historiographique le plus conventionnel que des hypothèses réellement neuves, voire iconoclastes, sont ici avancées. Mais Patrice Gueniffey reprend également le meilleur de la tradition, pour le plaisir du lecteur : une érudition sans faille s’appuyant sur une immense documentation revisitée, un sens du récit brillamment maîtrisé et la vigueur d’un style qui, par sa clarté, son art de la formule, sa science de la synthèse, n’est pas sans rappeler François Furet, le maître revendiqué.

L’ABOUTISSEMENT D’UNE AMBITION POLITIQUE

Qu’y a-t-il de nouveau dans ce Bonaparte ? D’abord une césure très parlante. Par commodité historique et/ou par parti pris idéologique, la plupart des historiens partageaient jusqu’ici l’existence du grand homme en deux parties : 1769-1799 (coup d’Etat du 18 brumaire) puis 1799-1821. Gueniffey choisit de couper sa biographie en 1802. Non par fétichisme hugolien, mais parce que la proclamation du consulat à vie lui semble l’aboutissement d’une ambition politique. En rétablissant à son profit la monarchie héréditaire et le despotisme éclairé, Bonaparte finit véritablement la Révolution. Il la "finit" aux deux sens du terme : il la termine et il la perfectionne. C’est évidemment la grande question et le débat qui fâche : Bonaparte est-il le fossoyeur de 1789 ou son continuateur ? En déplaçant le curseur vers 1802, le livre, tout en étayant cette thèse sur des centaines de documents et un solide argumentaire, fait de Bonaparte moins l’homme de brumaire, honni par les révolutionnaires, que le consolidateur d’une oeuvre de modernisation qui, durant les trois premières années du Consulat, s’inscrit dans toute une série de réalisations : lois, institutions, paix avec l’Eglise. Soit le portrait d’un Bonaparte enfant des Lumières, moderne dictateur, révolutionnaire authentique.

Plus encore, Gueniffey trace un audacieux, mais tout à fait pertinent, parallèle entre Bonaparte et Robespierre. Si bien que la vraie figure d’admiration et le modèle de stratégie politique se trouvent dans le fantôme, pourtant sulfureux dès l’époque, de l’Incorruptible. Généralement, on ne voit qu’opportunisme dans le ralliement (certes relativement prudent et bref – Napoléon est un habile homme) du jeune général aux jacobins en l’an II. C’est que Bonaparte n’est pas vraiment jacobin mais robespierriste. Il est proche d’Augustin, le frère de Maximilien, et admire l’aîné des Robespierre, dont il cherche à poursuivre l’obsession historique : arrêter enfin la Révolution, la finir. Ce qu’il voit en Robespierre est une stratégie centriste appuyée sur l’ordre, voire sur la Terreur, qu’il comprend. Eliminer à gauche (les hébertistes), éliminer à droite (les dantonistes) pour faire régner un pouvoir fort et populaire. "S’il n’avait succombé le 9 thermidor, ce serait l’homme le plus extraordinaire qui eût paru", écrira-t-il à Sainte-Hélène comme une profession de foi. Bonaparte est moins l’héritier de 1789, date qui le rebute, que de l’an II… Est-ce de droite ou est-ce de gauche que d’affirmer cette filiation paradoxale ? S’il est difficile de trancher, il n’est pas inintéressant de souligner que cette hypothèse se nourrit de toutes les interprétations, quelle que soit leur couleur politique, pourvu qu’elles fassent preuve d’une intelligence historique.

Ne quittant jamais son personnage des yeux, le biographe reconstitue avec maestria tous les épisodes d’un itinéraire qui n’est pas si tortueux, de la jeunesse corse au "roi de la Révolution", en passant par les rêves initiaux d’émancipation de l’île de Beauté, les hésitations du soldat engagé ou les laboratoires du bon gouvernement, de l’audace militaire, de l’intense propagande et de la terrible poigne de fer qu’ont été les campagnes d’Italie puis d’Egypte sous le Directoire.

Mais que reste-t-il in fine de Napoléon Bonaparte dans notre imaginaire contemporain ? A cette question également, ce livre apporte une réponse. Le mythe semble s’être épuisé à mesure que les passions qui l’ont entretenu se sont éteintes, celles de la gloire nationale, de l’héroïsme et de la guerre. Le mythe a rétréci avec les hécatombes du XXe siècle. Pourtant, Bonaparte parle encore aux imaginations d’aujourd’hui à travers sa volonté impérieuse, celle d’un homme qui, sans aïeux prestigieux, sans nom, né aux marges du pays, s’est créé lui-même. "Il est l’homme qui a fait de sa vie un destin", écrit Gueniffey. Non plus un modèle, plus vraiment un mythe, mais la fascination d’un rêve qui porte toujours l’individu moderne.

L’Histoire

Moderne Bonaparte Par Thierry Lentz

Couvrant la période 1769-1802, de la naissance au Consulat à vie, la brillante biographie de Patrice Gueniffey révèle un Bonaparte authentiquement révolutionnaire.

Ce premier des deux volumes que Patrice Gueniffey entend consacrer à Napoléon comble un vide paradoxal : il y a longtemps que n’avait pas été publiée une biographie stricto sensu de ce personnage multiforme qui a tellement envahi son temps qu’il est difficile de suivre sa carrière et son destin sans s’écarter à tout bout de champ du chemin. Ce Bonaparte couvre la période 1769-1802, de la naissance au Consulat à vie : ce choix de la coupure de 1802 est l’occasion d’une éblouissante mise au point introductive qui replace le livre dans les grands courants historiques auxquels ce personnage écrasant n’a cessé depuis deux siècles de faire problème. Patrice Gueniffey réussit le pari de ne quasiment jamais le quitter des yeux, tout en se permettant sur l’époque quelques haltes fort éclairantes.

En prenant son temps (dix ans) pour nous livrer cette première partie, l’auteur a porté sa réflexion à maturation et domine remarquablement son sujet. Avec un sens du récit qui ajoute du plaisir de lecture au profit intellectuel, il nous accompagne sur la route au fond pas si tortueuse de ce fils, acteur et héritier de la Révolution, qui voulut la « finir » tant au sens de la « terminer » que de la rendre « parfaite ».

Après de brillants chapitres consacrés à la période corse dans lesquels il ne se laisse aveugler ni par les légendes insulaires ni par les mythes (comme celui de Paoli), s’appuyant sur une documentation entièrement revisitée, Patrice Gueniffey démontre que le parcours du jeune Bonaparte est authentiquement français et révolutionnaire, sur fond d’idées politiques moins mouvantes qu’on le dit parfois.

Avec raison, l’auteur montre que si Bonaparte admira Robespierre, il ne fut robespierriste qu’à la marge et par une passagère nécessité. Bonaparte s’inscrit au contraire, presque sans accrocs, dans une modération dont, fort du laboratoire italien et égyptien, il ne se départira jamais, y compris après son accession au pouvoir. Ce « Bonaparte et la Révolution » s’achève par une analyse serrée des deux premières années du Consulat qui rappelle à la fois l’oeuvre accomplie, sa cohérence idéologique et sa modernité. Patrice Gueniffey raconte, analyse, donne à réfléchir et, finalement, aide à comprendre ces naissances successives mais logiquement emboîtées, en montrant comment, dans des circonstances qui en ont perdu plus d’un, ce petit bout d’homme se saisit de sa propre vie, passa finalement sans regret de la Corse à la France, de la guerre à la politique, de l’ambition au pouvoir de faire, sans négliger jamais des événements plus personnels, qui ne sont pas sans retentissement sur le reste : la vie, la famille, l’amour, l’argent. A ne pas manquer.

Le Figaro.fr

Bonaparte le moderne

Dans sa biographie de Napoléon Bonaparte, Patrice Gueniffey éclaire de son point de vue l’histoire d’un homme en avance sur son temps.

Près de deux siècles après la fin du premier Empire, le personnage de Napoléon Bonaparte a-t-il perdu un peu de son aura magnétique ? Oui, si on considère que la gloire, l’héroïsme et les vertus militaires ne parlent plus guère aux générations actuelles. Non, si on considère que ­Napoléon Bonaparte continue d’incarner l’individu moderne, celui dont la croyance la plus ancrée est que notre sort ne résistera pas à notre volonté. L’homme, sans ancêtre et sans nom, qui se crée lui-même à force de détermination, de travail et de talent. Cette figure légendaire continue de fasciner, mais d’une fascination qui, pour être plus souterraine, est peut-être plus profonde.

Ce point de vue éclaire d’une lumière saisissante la biographie de Bonaparte -à laquelle succédera un Napoléon- que vient de publier Patrice Gueniffey. Pourtant, comme note ce directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, aucune biographie ne saurait être définitive ni périmer le travail effectué par ses prédécesseurs. Plusieurs dizaines de milliers de livres, en effet, ont été consacrés à Napoléon. Mais certains arbres, comme celui-là, dominent la forêt.

Une identité incertaine

La première qualité de cet ouvrage est d’intégrer de façon fine et critique le meilleur de ce qui a été écrit sur le sujet. Il ne s’arrête pas au sacre mais à la proclamation du Consulat à vie en 1802. C’est pendant le siège de Toulon que ­Bonaparte apparaît tel qu’il ne cessera plus d’être. Dans la guerre, lui qui a l’air un peu minable se révèle hors du commun. Comme s’il changeait de nature, avant de changer d’échelle. La modernité de Napoléon est aussi dans son côté Protée : il joue tous les rôles. Patriote corse, ­révolutionnaire sous différentes déclinaisons (jacobin, feuillant, thermidorien), conquérant, diplomate, législateur, dictateur… Son identité est incertaine. Ce qui apparaît même dans l’orthographe flottante de son nom et de son prénom : Buonaparte devient ­Bonaparte, Napoléon s’est écrit ou prononcé Nabulion, Napolione, Napulion… Élève officier, il rêve autant de délivrer la Corse que de servir le roi qui en était « l’oppresseur ». Comme certains enfants de l’immigration, il n’aimait pas le Français qu’il était devenu et voulait devenir le Corse qu’il n’était plus. Pour troubler encore plus ce flou identitaire, il s’imagine enfant illégitime.

La Révolution, mais pas la guerre civile

D’être aussi peu enraciné qu’il le fut dans une histoire et même un passé familial lui a donné le sentiment d’être libre, l’artisan de son propre destin. Peut-être même à cause de ce détachement, la vision d’une société en voie de décomposition douche son enthousiasme révolutionnaire. Les tumultes populaires lui inspirent une horreur définitive. Plus le mouvement se radicalise, plus il se modère. Bonaparte incarnera la Révolution, mais pas la guerre ­civile.

Plutôt que de compter sur l’obéissance aveugle, ce génie ­militaire s’adresse à l’imagination de ses soldats, excitant tantôt leur cupidité tantôt leur sens de l’honneur. La guerre, sous sa plume, devient un « drame passionné ». Les champs de bataille permettent aux hommes de la Révolution de s’emparer des valeurs de l’aristocratie. Avec Bonaparte, l’égalité se réalise par le haut, et non par le bas -la destruction de toutes les valeurs anciennes.

Même son union vaudevillesque avec Joséphine trahit la modernité du nouveau héros : il voit le mariage comme l’aboutissement de la passion, tandis que sa femme, issue du monde ancien, sépare amour et conjugalité. Bonaparte incarne ainsi l’association des contraires, celle du bourgeois et du militaire. Équilibre instable par nature. Jean-Marc Bastière

 

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